Propagation troposphérique : quand la VHF franchit 500 km depuis le Maroc
Avec deux portatifs tenus à hauteur d’homme, une liaison VHF dépasse rarement une dizaine de kilomètres. Pourtant, certaines nuits calmes, une station modeste installée sur la côte atlantique entend les relais des Canaries, de Madère ou du Portugal, et peut même les contacter. Pas de relais, pas de satellite, pas d’Internet : simplement l’atmosphère qui se transforme en guide d’ondes. C’est la propagation troposphérique, ou « tropo ».
L’horizon radio fixe la portée normale
En VHF et en UHF, les ondes se propagent essentiellement en ligne droite. La portée dépend donc surtout de la hauteur des antennes : chaque station a son propre horizon, et la distance maximale correspond à la somme des deux. Dans une atmosphère normale, la réfraction courbe légèrement le signal et l’horizon radio dépasse l’horizon visible d’environ 15 %.
Une formule pratique : horizon (km) ≈ 4,1 × √hauteur (m). Quelques ordres de grandeur :
- Deux portatifs à 1,5 m : environ 10 km
- Deux antennes sur pylônes de 30 m : environ 45 km
- Deux stations sur des sommets à 1 000 m (Atlas, Rif) : environ 260 km
Entre deux stations séparées de 500 km, la courbure de la Terre forme un « bombement » de plusieurs kilomètres. Aucune antenne ne le franchit en visibilité directe. Il faut donc autre chose.
L’inversion de température : l’air chaud qui rabat les ondes
Les ondes radio voyagent un tout petit peu plus lentement dans l’air frais et humide que dans l’air chaud et sec. Normalement, l’air se refroidit avec l’altitude et le signal finit par s’échapper vers l’espace.
Lors d’une inversion de température, une couche d’air chaud et sec vient se poser au-dessus d’une couche fraîche et humide. Le front d’onde avance alors plus vite en haut qu’en bas : il bascule vers le sol au lieu de partir vers le ciel. C’est exactement le même phénomène optique qui produit les mirages, ces navires qui semblent flotter au-dessus de l’horizon quand la mer est froide.
Le conduit : l’atmosphère devient un tuyau
Quand l’inversion est assez marquée, le signal rebondit entre la couche chaude (le « couvercle ») et le sol ou la mer, encore et encore. On parle de conduit troposphérique (duct en anglais). Les pertes dans ce guide d’ondes naturel sont très faibles, à peine supérieures à celles de l’espace libre : quelques watts suffisent alors pour des centaines de kilomètres.
Plus la fréquence est élevée, plus elle « entre » facilement dans un conduit, car l’épaisseur nécessaire diminue avec la longueur d’onde. Le 70 cm est ainsi plus favorisé que le 2 m, lui-même plus favorisé que le 6 m. Pour le 2 m, le conduit doit faire plusieurs centaines de mètres d’épaisseur.
Quand le conduit s’ouvre-t-il au Maroc ?
Les conditions classiques : un anticyclone stable, un temps calme et dégagé, et souvent la période du soir jusqu’à l’aube. Les côtes et les étendues d’eau sont particulièrement favorables, et les signaux ont tendance à suivre les isobares autour de l’anticyclone.
Le Maroc est très bien placé. L’anticyclone des Açores s’installe régulièrement sur l’Atlantique, surtout de la fin du printemps à l’automne, et l’air marin frais le long de la côte, surmonté d’air plus chaud et sec, crée des inversions fréquentes. Les trajets typiques depuis le littoral atlantique : Canaries, Madère, sud du Portugal et Andalousie. Au-dessus de l’Atlantique, les conduits peuvent même porter sur plusieurs milliers de kilomètres, comme l’ont montré des liaisons record entre îles de l’océan.
Pour anticiper, consultez les cartes de prévision tropo comme l’indice Hepburn, qui couvrent jusqu’à plusieurs jours à l’avance.
En profiter : fréquences et réglages
Le Maroc est en Région 1 de l’IARU. Les fréquences d’appel à surveiller :
- 2 m : 145,500 MHz en FM, 144,300 MHz en SSB
- 70 cm : 433,500 MHz en FM, 432,200 MHz en SSB
La portée maximale est atteinte quand les deux antennes se trouvent à l’intérieur du conduit. Placez la vôtre le plus haut possible, en polarisation verticale pour la FM et horizontale pour la SSB. Une petite Yagi orientable fait une vraie différence. Les modes numériques faibles signaux (FT8 sur 144,174 MHz par exemple) révèlent souvent une ouverture avant qu’elle soit audible en phonie.
Le revers de la médaille
Le conduit fonctionne dans les deux sens. Pendant une ouverture :
- votre réseau local en 5 W porte bien au-delà de la zone prévue ;
- des stations lointaines débarquent sur votre fréquence, et des relais éloignés peuvent se déclencher mutuellement ;
- paradoxalement, certaines liaisons locales peuvent se dégrader jusqu’à ce que l’atmosphère se stabilise.
Partez du principe que vous êtes entendu à 500 km : identifiez-vous correctement, gardez des transmissions courtes et laissez des blancs pour les stations qui appellent.
Check-list pour une nuit de tropo
- Anticyclone, temps calme et dégagé ? Vérifiez la carte de prévision tropo.
- Écoutez d’abord : relais lointains, balises, radios FM étrangères sur la bande 88–108 MHz.
- Antenne en hauteur, bonne polarisation, orientée vers l’Atlantique.
- Appelez sur les fréquences d’appel, puis dégagez vers une fréquence libre.
- Notez vos QSO dans votre logbook et confirmez-les (QSL, LoTW, eQSL) : les liaisons tropo comptent parmi les plus belles cartes d’un OM VHF.
Les bonnes nuits, l’horizon se déplace. Avez-vous déjà réalisé un QSO tropo depuis le Maroc ? Partagez votre expérience en commentaire !